Premières lignes

PREMIÈRES LIGNES #67 : Un si petit oiseau

Un si petit oiseau - PL.png

Premières lignes est un rendez-vous initié par Ma lecturothèque. Le principe est simple, tous les dimanches, je vais vous citez les premières lignes d’un ouvrage.


 

Elle se souvient de l’air.
Doux.
Effervescent.
Le soleil couchant dissimulé derrière une rangée de vieux peupliers dont les feuilles vibrionnaient dans la brise tiède.
La lumière d’or.
Elle se souvient avoir pensé : c’est tellement parfait, on se croirait dans une publicité pour un parfum.
L’atmosphère criait la vie, sa force ; le printemps flamboyait, entaché de nuées d’insectes, les bourdons vrombissaient, survolaient les champs de blé vert pour aller butiner et faire ce que fait un bourdon au mois de mai. Un de ces moments de grâce où chaque particule de l’univers donne l’impression de s’être passé le mot et d’être à sa place. Il suffit de regarder, se saouler de beauté.
Et cet air…
Il s’engouffrait par la fenêtre ouverte, soulevait ses cheveux, lui fouettait le visage. Il sentait le foin, la terre féconde, les pollens, le rire des ruisseaux, le sous-bois.
Accoudée à la portière, elle dessinait des vagues avec sa main, doigts tendus et serrés, face au vent, elle était un dauphin, sautait hors de l’eau, replongeait dans des gerbes d’écume blanche.
Au volant, sa mère lui a demandé si elle avait des nouvelles de Thomas. Sa question a failli dissiper la magie. Elle a dit non et sa mère n’a pas insisté, elle n’allait pas gâcher ce joli week-end prolongé.
Nina Simone et sa voix sensuelle s’échappait de la radio, Love Me or Leave Me, son piano débobinait une impro sautillante en totale symbiose avec le panorama.
Elle se souvient avoir souri.
Des fleurs se hissaient sur les façades des fermes, des rosiers grimpants, une glycine piquetée de délicates grappes mauves. Elle adore les glycines. Leurs corps qui se contorsionnent, se tordent, s’enroulent. Elle a souri. Encore. Elle n’arrêtait pas. Thomas était loin. Le monde était une caresse sur son coeur, il hurlait que ça irait, oui, ça irait, la vie serait merveilleuse, bien sûr. Elle allait passer les concours pour lesquels elle avait travaillé si dur, intégrer l’école de ses rêves, avancer.
Sa mère a fredonné avec Nina.
Et puis elle se souvient du choc.
Le crissement suraigu des freins, le vacarme de la tôle qui se plie et fracasse les tympans, le paysage cul par-dessus tête, les arbres renversés, elle valdingue dans tous les sens, elle se cogne, la ceinture la rattrape, coupe sa poitrine en deux, comprimée, déchirée, le gémissement du métal lacéré, la douleur dans son bras, inhumaine, un cri de femme et elle n’arrive plus à respirer, son bras, elle ne comprend pas ce qui se passe dans son bras mais c’est monstrueux.

Rien ne bouge.

Elle a rouvert les yeux, la voiture était encastrée dans un mur, l’avant défoncé.
Le moteur fumait.
Et toujours cette femme, quelque part, qui gueulait comme si on l’éventrait. Mais pourquoi est-ce qu’elle gueule comme ça ?

Elle a rentré son bras à l’intérieur.
La main pendouillait comme les feuilles d’automne lorsqu’elles se balancent dans le vent, juste avant de tomber. Elle tenait par trois morceaux de peau et d’étranges filaments blanchâtres. Les doigts étaient boudinés, gorgés de sang ; un os pointait au centre de l’avant-bras.
Son coude n’était plus là. Il en restait des miettes. Des copeaux sanguinolents.
Elle s’est tournée vers sa mère qui la dévisageait, hébétée, le front écarlate. Sa bouché était pâteuse.
– Maman ?
Sa mère a attrapé son téléphone, l’a laissé tomber, ses doigts tremblaient, merde, putain, merde, elle a composé un numéro.
– Ne bouge pas ma chéri, Abi, je t’aime, ça va aller.
Abi a quitté les yeux vides, les yeux immenses et effrayés de sa mère, ils lui faisaient trop peur. Elle a regardé son bras. Le sang dégoulinait, il y en avait partout, sur la portière, sur l’accoudoir, et maintenant sur son T-shirt, son short, ses cuisses, son siège, il dévalait à gros bouillons, et Abi examinait ce bras, ces vestiges carmin et rosâtres, comme si elle était une spectatrice extérieur, comme si cet amas gluant n’était pas son bras. Il était grotesque, aussi, avec ces choses qui n’auraient pas dû être dehors, indécentes, l’odeur de fer, et elle se disait, la tête dans un brouillard cotonneux : tout ce sang, mais ça va faire des taches, ça ne va pas partir, la voiture est foutue, foutue !
Des éclats de voix, encore, mais qu’est-ce qu’ils ont tous à brailler ?
Elle a continué à observer son bras qui gargouillait, il avait sa vie propre, se tortillait sous les giclées de sang qui pulsaient, pssst, pssst, et Abi avait beau bouloir le bouger, rien à faire, il restait là, démantibulé, un gant à l’envers, obscène, un vrai foutoir.
Sa mère a raccroché, livide.
– Les pompiers arrivent, Abigail, ça va aller.
Elle parlait de lion, Abi s’est penchée vers elle.
– Hein ? Qu’est-ce que tu dis ? J’entends rien !
– Il faut que je te…
Le monde s’est assombri.
Il est devenu noir.
Les bourdons ont continué à bourdonner.
La glycine a poussé.
Les peupliers ont effacé d’autres couchers de soleil éblouissants.

Abi ne les verra jamais plus comme avant.

pingouin pomme 1

3 commentaires sur “PREMIÈRES LIGNES #67 : Un si petit oiseau

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