Premières lignes

Premières lignes #98 : L’année après toi

L'année après toi - PL.png

Premières lignes est un rendez-vous initié par Ma lecturothèque. Le principe est simple, tous les dimanches, je vais vous citez les premières lignes d’un ouvrage.


1

Si j’avais su que la température en exil serait si basse, j’aurais trouvé la force de me battre davantage. À présent, même s’il y avait quelqu’un pour m’entendre, ce n’est plus le moment de protester ; je suis tellement loin de la maison…
Dans mon taxi, je laisse les minutes s’écouler en regardant tomber cette neige fine et poisseuse qui s’envole au moindre souffle de vent.
Le chauffeur que ma mère a envoyé m’accueillir à l’aéroport, prenant sans doute mon silence pour de la fascination, semble estimer qu’il doit me faire la conversation :
– Vous avez hâte de découvrir votre nouvelle école ? demande-t-il avec un fort accent français.
Trop occupée à glisser un doigt sur la vitre embuée, je ne réponds pas tout de suite. Finalement, je ne me donne pas la peine de jouer un rôle car je sais que la barrière linguistique masquera le sarcasme dans ma voix :
– Hâte ?
Je n’aurais même pas dû réagir. Je préférerais l’oublier, comme tout le reste dans ma vie.
Il part d’un rire agacé avant de poursuivre :
– C’est la première fois que vous venez en Sui…
Sa phrase s’interrompt là et, horrifiée, je le vois faire un écart pour éviter un camion qui arrive en sens inverse, puis se rapprocher du bord de la route de montagne, étroite et sinueuse. Aucune barrière ne nous protège du ravin en contrebas et je m’accroche à la portière, les muscles tendus, alors que la voiture dérape sur la glace. Je ferme les yeux en attendant l’impact. Le temps passe au ralenti tandis que je me prépare aux cris à venir, au flou qui va tomber sur le monde, à l’assourdissant fracas des airbags en train d’exploser. Et à la douleur.
Un quart de seconde, je me sens euphorique : peut-être que je n’y survivrai pas, cette fois.
Mais voilà que la voiture vire sur la gauche, hors du danger, et je suis ramenée à la réalité par l’éclat de rire nerveux du chauffeur. Il klaxonne un peu tard, alors que le camion n’est plus qu’un point à l’horizon, et je l’aperçois en train de m’observer dans le rétroviseur.
– Tous des cinglé, maugrée-t-il avec un sourire contrit.
Sourire que je ne lui rends pas, trop occupée à passer les doigts sur les rebords usés de la ceinture de sécurité.
– Regardez devant vous : dis-je d’un air mauvais.
Durant l’heure qui suit, il essaie encore d’engager la conversation mais, cette fois, je l’ignore carrément, sans chercher à cacher mon hostilité. Je détache mes yeux des montagnes en m’efforçant de ramener à la vie mes membres glacés par la peur, en essayant de ne pas penser à ce qui aurait pu arriver ni à l’instant où je m’en serais presque réjouie.

pingouin pomme 1

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